On nous a vendu le mensonge d'une époque docile où les actrices de télévision se contentaient d'être de jolies potiches attendant sagement qu'un héros masculin résolve l'intrigue. Quand on regarde en arrière, la mémoire collective efface les aspérités, lisse les parcours et réduit les pionnières à des stéréotypes de papier glacé. Pourtant, à l'apogée des années soixante-dix, une femme a méthodiquement sabordé ce modèle depuis l'intérieur, en imposant une excentricité nonchalante qui mettait mal à l'aise les producteurs soucieux d'ordre. Cette actrice, c'est Susan Saint James, dont le nom est devenu synonyme d'une liberté de ton que la télévision moderne peine encore à reproduire. Loin d'être la simple coqueluche des sitcoms qu'on nous décrit aujourd'hui, elle incarnait une menace feutrée pour le patriarcat hollywoodien de l'époque, maniant l'autodérision comme une arme de destruction massive contre le sérieux ennuyeux des hommes en costume.
L'invention involontaire d'un style par Susan Saint James
L'histoire officielle retient ses nominations aux Emmy Awards et son alchimie évidente avec Rock Hudson dans la série policière qui a fait sa gloire, mais elle oublie le principal. Ce qui faisait fonctionner ses personnages, ce n'était pas la conformité aux canons de la beauté sage, c'était une nervosité permanente, un refus obstiné de jouer les victimes ou les ingénues. Les studios voulaient de la grâce domestique, elle livrait un chaos charmant mais redoutable d'efficacité. Elle a bâti sa carrière sur ce contre-pied permanent, refusant les contrats d'exclusivité qui l'auraient enchaînée à un seul registre et choisissant ses rôles à l'instinct. C'est précisément cette indépendance farouche qui a semé la panique chez les directeurs de casting habitoués à façonner des poupées dociles. Quand on lui demandait d'être glamour, elle fronçait les sourcils ou laissait échapper un rire qui cassait l'ambiance, brisant le quatrième mur invisible de l'objet sexuel télévisuel.
Le système de production américain de cette période fonctionnait comme une machine bien huilée, broyant les fortes têtes au bout d'une saison. Pour survivre et imposer ses choix, il fallait être soit une tyrane de plateau, soit une stratège invisible. Elle a choisi la troisième voie, celle de l'incompréhension feinte. Elle jouait la carte de la légèreté tout en négociant ses cachets à la hausse et en exigeant des scripts qui ne réduisaient pas son personnage à un faire-valoir. Derrière les grands yeux clairs et les tenues sophistiquées se cachait une négociatrice redoutable, capable de tenir tête aux pontes d'Universal Pictures sans jamais élever la voix. C'est cette dualité rare qui fascine quand on plonge dans les archives de cette époque dorée mais rigide.
Le prix de la liberté face aux exigences des studios
On oublie trop vite que quitter le sommet de la gloire en plein succès, comme elle l'a fait au début des années quatre-vingt, relève du acte de subversion pure. Alors que la plupart s'accrochent aux rôles lucratifs jusqu'à l'usure, elle a préféré tout stopper pour élever ses enfants et s'investir dans des causes humanitaires aux côtés de son mari, le producteur Dick Ebersol. Cette décision a déconcerté Hollywood, qui ne comprend que la logique de l'accumulation. Pour les nababs de Beverly Hills, refuser la lumière relevait de la folie pure, ou d'une arrogance intolérable. Mais pour elle, il s'agissait simplement de reprendre le contrôle d'une existence que les médias tentaient d'écrire à sa place. Elle a prouvé que la vraie puissance résidait dans le droit de dire non, un luxe que peu de femmes de sa génération pouvaient s'offrir sans risquer le banissement professionnel.
Les critiques de l'époque ont souvent confondu cette distance avec de l'indifférence, qualifiant ses choix de erratiques alors qu'ils étaient d'une implacable cohérence. Elle n'a jamais cherché à être aimée de tous, préférant la fidélité de ses propres convictions aux applaudissements d'un public volatile. Cette attitude a ouvert une brèche dans laquelle d'autres actrices s'engouffreront plus tard, transformant le paysage audiovisuel américain. La télévision ne s'est jamais totalement remise de cette actrice qui riait au nez des conventions au moment précis où on lui demandait d'être sérieuse.
L'héritage persistant de Susan Saint James
Aujourd'hui, l'ombre de Susan Saint James plane sur ces héroïnes de séries complexes, imparfaites et profondément libres qui peuplent nos écrans connectés. On oublie de relier les points, on consomme les fictions sans chercher d'où vient la brisure qui rend ces personnages si attachants. Pourtant, chaque fois qu'une comédienne impose un silence gênant, un regard caméra complice ou un refus des archétypes de genre, c'est un peu de cet ADN rebelle qui s'exprime. Elle a redéfini les contours de ce qu'une femme pouvait être à la télévision : non pas un miroir des fantasmes masculins, mais une force chaotique et lumineuse qui trace sa propre route au milieu des décombres du conformisme.
La véritable subversion ne consiste pas à brûler les studios, mais à y entrer en souriant pour mieux les vider de leur substance normative, et c'est exactement ce qu'elle a fait pendant deux décennies.